Les sols du monde pourront-ils nourrir 9 milliards d’humains ?

Nous avons assisté ce mardi 24 mai 2011 à une conférence organisée par l’association Loiret Nature Environnement et qui avait pour titre : « Les sols du monde pourront-ils nourrir 9 milliards d’humains ? ». Cette question des plus fondamentales nous laissait espérer un début de réponses, du moins des solutions et un débat des plus passionnants. Il faut rappeler que Loiret Nature Environnement s’est très largement impliqué dans la suppression des pesticides avec l’opération zéro pesticide.

Monsieur Yves COQUET, présenté un peu partout comme le grand spécialiste français des sols nous a délivré un cours très structuré et suffisamment vulgarisé pour être accessible à l’ensemble de l’assemblée. Ayant suivi des cours de géologie et de pédologie (=science du sol) à l’université d’Orléans, il y a plus de 20 ans, j’ai pu me rendre compte par le contenu délivré que l’enseignement de la science des sols n’avait pas beaucoup évolué, ou plus exactement n’avait pas subi de révolution. Soyons clairs : je regrette l’absence ou le peu d’ouverture à d’autres disciplines, en particulier le vivant.

L’exposé était donc des plus classiques mais ce n’est pas ce qui m’a choqué. Ce sont les propos tenus par le conférencier pendant le débat qui suivit. Monsieur COQUET, professeur à AgroParisTech s’est lancé dans un plaidoyer sur l’agriculture basée sur les pesticides et son développement dans les pays du Tiers-Monde. Il a déclaré qu’aujourd’hui face aux enjeux de la faim dans le monde (un milliard d’humains !), les techniques modernes pourraient permettre de nourrir 9 milliards d’humains en réduisant les zones d’élevages, si on adapte les plantes cultivées aux sols, ajoutant qu’on ne pouvait pas se passer des pesticides dans les connaissances actuelles, si on voulait maintenir et assurer les rendements nécessaires. Il a toutefois rappelé qu’il fallait en réduire les usages.

J’ai été particulièrement stupéfait par les propos de monsieur COQUET sur la nécessité d’apporter le développement de l’agriculture dans les pays africains. Il m’a précisé que je n’avais pas compris ses propos, qu’il ne s’agissait pas de remettre au goût du jour le colonialisme. J’ai été particulièrement déçu quand il a affirmé que les sols de Beauce étaient des plus riches. Ils sont certes riches minéralogiquement mais c’est complètement oublier que le sol n’est pas que minéral et qu’en Beauce, la proportion des vers, des acariens, des bactéries, des champignons, de la matière organique a très fortement diminué suite à l’usage des insecticides, des fongicides, des herbicides.

Il est impossible que monsieur COQUET n’est pas comparé les différences de structures et de composition entre un sol soumis à l’agriculture biologique et un sol soumis à l’agriculture raisonnée (terme employé par les agro-industriels pour maintenir l’usage des pesticides). Comment n’aurait-il pas pu remarquer que la charge en organismes vivants était extrêmement différente, que l’oxygénation du sol se trouvait diminuée en agriculture raisonnée, que le tassement du sol était également important, que du coup les phénomènes d’érosion étaient plus importants. Il n’aura pas non plus remarqué que le sol en agriculture biologique retient bien mieux l’humidité, ce qui évite une irrigation trop importante qui occasionnerait une salinisation progressive du sol.

Je crois sincèrement que monsieur COQUET est un véritable spécialiste dans son champ d’intervention (sans jeu de mots), c’est-à-dire l’agriculture intensive ou raisonnée, appelez-la comme vous voudrez. Ses études ne couvrent donc pas l’agroécologie qui n’est malheureusement pas enseignée dans les écoles agricoles, les écoles d’ingénieurs et les facultés. Il faut bien comprendre que les crédits de recherche sont véritablement ciblés pour un modèle d’agriculture correspondant à une solution globale, censé être facilement applicable quelque soit le contexte. Or la Nature est tout sauf simple, n’en déplaise aux humains apprentis-sorciers souhaitant tout maîtriser et dominer. L’application du modèle productiviste dans les régions sèches a amené la salinisation complète des sols. Dans les régions tropicales, elle a amené la latérisation des sols. Elle a conduit partout où elle a été appliquée, des pollutions durables aux pesticides, s’étendant à l’ensemble des nappes superficielles, aux réserves d’eau souterraine, aux rivières, aux mers, aux océans.

Monsieur COQUET a parlé de la biodégradation des pesticides par les bactéries. Il a avancé qu’une grande partie des pesticides étaient décomposés par les bactéries. S’il est vrai que certains pesticides peuvent être dégradés partiellement par les bactéries, cela dépend de leur composition, ce n’est pas le cas de tous les pesticides (voir par exemple le cas du Chlordédone qui mettra des centaines d’années à se dégrader dans le sol de la Guadeloupe). Et c’est oublier le temps de décomposition en sous-éléments de ceux-ci qui varient fortement suivant le contexte (abondance ou pas de bactéries). On comprend que monsieur COQUET s’appuie sans doute sur des études de Roberts et d’autres en 1998 sur la décomposition du Glyphosate (le fameux Roundup de Monsanto) en deux composés l’AMPA (Aminomethylphosphonic Acid) et le glyoxylate aboutissant à une production de CO2. C’est également oublier qu’on retrouve de grandes quantités de pesticides dans les eaux (plus de 97% de nos rivières sont contaminées).

Un vieux monsieur s’est illustré en évoquant les différents problèmes environnementaux liés au productivisme et même s’il a amusé un peu l’assemblée par sa très longue intervention, il s’est montré des plus pertinents pour réorienter le débat en demandant si le sujet du jour était le sol ou bien la réponse à la question « Les sols du monde pourront-ils nourrir 9 milliards d’humains ? ». Le conférencier a précisé que ce n’était pas lui qui avait titré la conférence mais qu’il essaierait de répondre aux questions. Ce vieux monsieur a eu également la bonne idée de demander si les 40 dernières années consacrées par des chercheurs de L’INRA à l’étude de l’érosion des sols avaient dernièrement apporter des solutions. Il semble que les recherches n’aient pas vraiment beaucoup avancées sur ce point depuis 40 ans, si j’ai bien compris.

La représentante de Loiret Nature Environnement, organisatrice de cette conférence, a évoqué le problème des labours. Pour elle, comme pour un certain nombre d’entre nous, il nous paraissait évident que le labour exposait l’humus, les organismes vivants, l’humidité de la litière aux rayons solaires et aux vents, ce qui pouvait donc avoir des conséquences néfastes sur la « qualité » du sol. Monsieur COQUET nous a rassurés en précisant que cette pratique ne diminuait pas la qualité. Pour ma part, je continue à me demander si le labour profond ne pourrait pas modifier les horizons du sol, en particulier placer une partie de l’horizon B au dessus de l’horizon A.

Je regrette de n’avoir pas plus structuré et mieux illustré mes propos dans mes interventions lors du débat. Je n’ai pas été bon du tout. Mais il n’est jamais facile d’intervenir dans des sujets aussi importants et controversés.

Bref, je ne remets pas en question la réputation de monsieur COQUET, il s’agit bien d’un spécialiste dans son domaine. Je regrette qu’il n’y ait pas plus d’échanges pluridisciplinaires entre spécialistes et d’esprit critique aujourd’hui. Il est dommage que de telles intelligences ne s’ouvrent pas plus à la réalité de terrain, au bons sens, en plus de l’expérimentation et de la modélisation de laboratoire. J’ai donc été plutôt déçu, comme nombre d’autres auditeurs, par cette conférence dont le thème était très prometteur. Mais cette occasion m’aura permis de discuter et de faire la connaissance de plusieurs personnes partageant des points de vue similaires, en particulier un membre de l’association pour la décroissance conviviale (http://assosdecroissanceconviviale.over-blog.com ).

Je n’ai pas encore lu l’ouvrage de monsieur COQUET « Les sols du monde pourront-ils nourrir 9 milliards d’humains ? » mais je promets, par esprit critique, de le faire même si pense avoir eu par la conférence son orientation globale. A toutes les personnes qui s’intéressent à la vie du sol, à la terre nourricière, je vous conseille vivement de lire le livre de Laurent et Lydia BOURGUIGNON : le sol, la terre et les champs publié aux éditions du Sang de la Terre. C’est un ouvrage remarquable malgré quelques erreurs concernant la géologie. On sent vraiment le sol vivre. Pierre RABHI fait également très largement la promotion de l’agroécologie, cette science complètement ignorée de l’enseignement dans les écoles ou universités. L’association Terre et Humanisme (http://www.terre-humanisme.org) se charge de répandre la bonne parole et les bonnes pratiques. Le film « Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau montrent clairement que de réelles solutions peuvent être trouvées.

La résolution de la faim dans le monde passera obligatoirement par des solutions locales respectant la Nature et l’Homme. Chacun y gagnera en autonomie, en sécurité, en qualité et en convivialité. Nous devons nous éloigner des modèles globaux et productivistes qui ne font que détruire le monde et nous conduire à notre perte.

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